Amazon. Quand les fous prennent le contrôle de l’asile.

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Martin Binette

Fondateur et Éditeur en chef chez Entre les Deux Oreilles
Martin Binette vit avec la maladie mentale depuis la jeune vingtaine. Grâce aux bons soins de son médecin-psychiatre et du support de sa famille, il a la chance de vivre aujourd’hui, une vie saine et équilibrée tant au niveau personnel, social que professionnel. Il est l'un des Visages de la campagne 2017-2018 de sensibilisation de l'Alliance Canadienne pour la maladie mentale et la santé mentale.
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J’ai, d’ordinaire, le rire facile. Ma palette de goût en matière d’humour est assez variée, diversifiée. Autant j’apprécie l’humour raffiné d’un Louis-Josée Houde ou celui plus grinçant d’un Louis C.K, autant je peux me surprendre à rire de façon incontrôlée devant l’image d’un chat qui « pogne une débarque » en tentant d’attraper entre ses griffes un point lumineux furtif.

Je suis aussi de ceux qui croient que l’on peut rire de tout… ou presque. Ma liste de sujets et de thèmes qui ne se prête pas à l’humour est très courte. Le suicide, par exemple, fait partie de cette liste. Voyez-vous j’ai beaucoup de difficultés à trouver dans le désespoir et la souffrance d’autrui une touche d’humour. Je ne vois rien d’amusant dans le fait que le suicide est la seconde cause de décès traumatique au Québec. Rien de drôle non plus dans le constat troublant que trois suicides sont commis chaque jour dans la province et que pour chaque suicide, on compte en moyenne de 6 à 10 proches endeuillés, de 20 à 30 tentatives et plus de 100 personnes en proie à des idées suicidaires.

Mon point de vue et ma vision de l’humour ne sont toutefois pas partagés par Amazon.

Preuve à l’appui : le géant du commerce électronique a récemment ajouté à son catalogue en ligne une gamme de T-Shirts arborant des messages soit disant humoristiques à propos du suicide. En voici 3 exemples éloquents :

  • Keep calm and Kill yourself
  • Got suicide?
  • Suicide makes your life so much easier

Disponible en plusieurs formats et aux couleurs de votre choix!

Pour ajouter l’insulte à l’injure, le fait que ces chandails aient été affichés dans la section « Funny T-Shirts » de leurs sites et que certains d’entre eux étaient disponibles en format pour enfants, rend la chose encore plus odieuse et insolente.

Les T-Shirts ont depuis été retirés du catalogue suite à la pression populaire, mais plusieurs questions demeurent sans réponses. Amazon prétend que sa politique en matière de contrôle du contenu disponible sur leurs sites est ferme et rigoureuse et que tout produit qui fait la promotion de la haine, la violence et l’intolérance est totalement prohibé. Alors comment se fait-il que lesdits chandails ont pu traverser les mailles du filet du contrôle de qualité de l’entreprise? Ces T-Shirts ne font-ils pas la promotion d’une forme d’intolérance, d’une violence évidente? Dans mon livre, « Keep calm and Kill yourself » est certes plus dangereux et haineux que « Give peace a chance »!

Également, bien que plusieurs items soient vendus et distribués par des tierce-parties, n’est-il pas de la responsabilité d’Amazon de s’assurer que les produits affichés sur leurs sites soient conformes à leur politique? A la lumière des récents événements, Amazon semble s’en laver les mains préférant réitérer que leur politique de contrôle de contenu est efficace. Désolé de vous l’apprendre Amazon, mais il est clair que le processus actuel est déficient et nécessite une révision majeure.

Et qu’en est-il du manque flagrant d’empathie et de respect démontré par la multinationale américaine envers les millions de personnes endeuillés du suicide? Certes, les T-Shirts ont été retirés graduellement du site original ainsi que des sites spécifiques mais, outre un laconique « désolé des inconvénients » par voie de communiqué, Amazon n’a émis aucun autre commentaire ni offert de sincères excuses à ceux et celles que la promotion de ces T-Shirts auraient offensés. Il s’agirait de la moindre des choses puisque plusieurs d’entre eux sont probablement de ses propres clients.

Mais faut-il se surprendre de l’attitude d’Amazon dans cette affaire? Après tout on parle ici d’une compagnie qui, selon une enquête du NY Times datée d’août 2015 sur la culture oppressante de l’entreprise (Inside Amazon. Wrestling big ideas in a bruising workplace), traite ses employés comme du bétail et pousse son personnel à la limite de l’épuisement. Qui plus est, on traite ici d’une entreprise qui poursuit encore aujourd’hui la vente d’items de collection à l’effigie du régime nazi et qui a déjà eu dans son catalogue des items controversés comme le drapeau confédéré et un masque d’Halloween représentant Oussama ben Laden.

À la lumière des récents événement et face à l’attitude adoptée par Amazon, un constat s’impose. Le géant du commerce a fait preuve dans toute cette histoire d’arrogance et d’un manque d’égard envers les sentiments d’autrui. D’une absence d’empathie et de remords clairs. D’un refus d’accepter toute responsabilisation, le tout influencé par une poursuite du profit à tout prix. Ce qui est alarmant et triste à la fois, c’est que ces traits sont aussi observés chez les psychopathes. Quand les fous prennent le contrôle de l’asile? A vous de juger.

Enfin il est important de souligner les efforts colossaux de plusieurs personnes et l’influence des réseaux sociaux dans le retrait des T-Shirts, sans quoi ceux-ci seraient sans aucun doute toujours disponibles. Bravo à Maggy Harder, 14 ans, de Calgary qui a bravé Amazon en montant aux barricades et en interpellant les médias et à Mark Henick de Toronto, l’instigateur d’une pétition signée par plus de 60 000 personnes. Ils sont la preuve vivante qu’il est possible de faire flancher un géant.

Cette histoire nous rappelle aussi que le suicide n’est pas matière à rire mais à réflexion. Que la route vers une société sans stigmatisation des maladies mentales et sans banalisation du suicide est parsemées d’embûches.

A une semaine de la journée Bell on Cause pour la cause, il est impératif de le rappeler.

Ce texte a également été publié sur le site Huffington Post Québec

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Martin Binette vit avec la maladie mentale depuis la jeune vingtaine. Grâce aux bons soins de son médecin-psychiatre et du support de sa famille, il a la chance de vivre aujourd’hui, une vie saine et équilibrée tant au niveau personnel, social que professionnel. Il est l'un des Visages de la campagne 2017-2018 de sensibilisation de l'Alliance Canadienne pour la maladie mentale et la santé mentale.

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