« C’est la faute des malades mentaux »

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Martin Binette

Fondateur et Éditeur en chef chez Entre les Deux Oreilles
Martin Binette vit avec la maladie mentale depuis la jeune vingtaine. Grâce aux bons soins de son médecin-psychiatre et du support de sa famille, il a la chance de vivre aujourd’hui, une vie saine et équilibrée tant au niveau personnel, social que professionnel. Il est l'un des Visages de la campagne 2017-2018 de sensibilisation de l'Alliance Canadienne pour la maladie mentale et la santé mentale.
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Si vous lisez ces lignes, vous êtes tombés dans le piège.

Vous surfiez gentiment sur le net, consultiez peut-être votre page Facebook lorsque soudain votre œil est attiré par le titre racoleur du présent article. Curieux de nature, vous cliquez sur le lien et c’est à ce moment précis que le « piège à clique » s’est refermé sur vous.

Pour les néophytes, le « piège à clique » est une technique utilisée par les médias électroniques, les blogueurs, les sites à potins qui vise à attirer un maximum de visiteurs afin d’inciter l’engagement du lecteur avec le contenu et, ultimement, de générer le plus de revenus publicitaires possibles.

La recette est fort simple : miser sur un titre péjoratif, voire même mensonger à la limite, et sur des éléments sensationnels pour inciter le lecteur potentiel à cliquer sur le lien pour en savoir plus.

Un exemple concret? Prenons, pour fin de l’exercice, la nouvelle publiée le 19 décembre dernier sur le site web de TVA Nouvelles et reprise dans son intégralité par le Journal de Québec.

« LES PATIENTS EN SANTÉ MENTALE ENGORGENT LES URGENCES » titrait en grosses lettres les deux sites d’actualités en réaction au rapport sur l’état des salles d’urgences au Québec déposé par la commissaire à la santé et au bien-être, Anne Robitaille,

La lecture du titre nous laisse croire à priori que les personnes atteintes de maladies mentales sont les grands responsables de l’engorgement des urgences du Québec.  À la fois choquant et troublant n’est-ce pas?

Or, l’examen du rapport témoigne d’une réalité beaucoup plus nuancée.

La commissaire révèle dans son rapport que lors d’une visite à l’urgence, un patient en santé mentale y restera en moyenne 12,5 heures. C’est 3,8 heures de plus que les visites à l’urgence pour un problème de santé physique.

Fait intéressant : le délai moyen pour obtenir la consultation d’un psychiatre à l’urgence est de 8,2 heures.

On y apprend également que les patients couchés sur civière à l’urgence en santé mentale sont aussi environ deux fois plus nombreux que pour les visites en santé physique.

Enfin, il y a eu 226 000 visites en santé mentale dans les urgences du Québec entre mars 2016 et mars 2017. Cela représente 6 % de toutes les visites.

Alors la question qui tue maintenant :

Est-ce les patients en santé mentale qui engorgent les urgences ou plutôt un système de soins de santé mal adapté aux réalités des troubles psychologiques qui en est la cause?

On fait porter l’odieux de la congestion des urgences québécoises aux personnes atteintes de troubles de santé mentale alors que la gestion de notre système de santé est déficiente et les pratiques désuètes.

Est-ce de leur faute si les services psychologiques de première ligne sont inadéquats et parfois même inexistants dans certaines régions du Québec? Doivent-ils être tenu responsable de se rendre à l’urgence dans une situation de crise en l’absence de service de première ligne de qualité et accessible?

Les personnes atteintes de troubles mentaux sont-ils responsables de la pénurie de psychologues dans le secteur public ou de la démission en bloc des médecins psychiatres de l’unité de psychiatrie de l’Hôpital de Thetford-Mines? En sommes, sont-ils responsables des délais d’attente supérieurs à l’urgence en comparaison du temps d’attente pour les troubles physiques?

Sont-ils fautifs si le système de santé actuel est sous-financé, particulièrement dans le secteur des soins en santé mentale? Bien qu’un investissement de 35 millions pour un programme de psychothérapie public a été annoncé en début décembre par le ministre de la santé Gaétan Barrette, il reste que les organismes communautaires, qui sont vitaux dans l’univers des soins de première ligne et des acteurs de premier plan dans le désengorgement des urgences, ont du faire face à de profondes coupures budgétaires et de pertes de source de financement importantes dans les dernières années. Qui sont les victimes et quels sont les dommages collatéraux de ce sous-financement?

Poser la question est y répondre.

À leur décharge, l’article de TVA Nouvelles et du Journal de Québec aborde ces points importants. C’est cependant le choix des mots qui coiffent le texte qui laisse à désirer.

Cibler les patients en santé mentale comme principaux responsables de l’état catastrophique de nos urgences est non seulement erroné, mais tout à fait irresponsable.

Ceci contribue à maintenir ce climat de stigmatisation autour des maladies mentales et à renforcer les préjugés envers les personnes vivants avec des troubles mentaux.

On devrait s’attendre à mieux d’une entreprise d’envergure comme Québecor Media (TVA Nouvelles et Le Journal de Québec en font partie), dont le président, Pierre-Karl Péladeau, a ouvertement parlé dans le passé du suicide de sa mère et enjoint la population à faire tomber les tabous entourant les maladies mentales.

Pour paraphraser leur célèbre chef d’antenne, Pierre Bruneau : « Rigueur. Rigueur. Rigueur. »

4 comments

  1. J’ai également sursauté lorsque j’ai aperçu ce gros titre à forte connotation négative, pour ne pas dire “crucifiant”

    L’année dernière une grosse étude réalisée dans diverses institutions couvrant au moins deux pays distincts établissait que les personnes aux prises avec une intelligence “limite” étaient davantage sujettes à l”hospitalisations forcée, aux contentions et à des ordonnances de médicaments forts. Tout ça parce que ces gens qui passent sous le radar de la classification des troubles mentaux. ( i.e.: ils sont considérés d’intelligence normale malgré leurs difficultés à comprendre et communiquer “normalement”, mais indignes de la sympathie ou de la compassion accordée aux déficients intellectuels avérés ) ont plus de mal que la moyenne des gens à régler les problèmes verbalement, en étant plus réactifs et impulsifs. Le hic, c’est que si les soignants adaptaient leurs manières d’ approche en conséquence, soit, en tenant compte des limites cognitives de cette clientèle, les crises pourraient aisément être désamorcées. Ce, sans les attacher, les interner et les soumettre à des médicaments puissants tels que les antipsychotiques.

    Qui plus est, l’étude a également mis en lumière que ce type de patient représente plus de 50 % de la population des malades mentaux à l’interne. C’est donc dire que l’univers des urgences est antipathique envers les personnes ayant une légère faiblesse au plan de l’intellect. Ces dernières font l’objet de davantage de mesures de coercition et d’interventions plus lourdes en médecine. Pendant ce temps, les urgences préfèrent multiplier le nombre d’affiches interdisant la violence verbale dont elles placardent leurs murs, au lieu de faire leur propre effort d’auto-critique..

    Ce n’est pas si surprenant dans un sens. Le personnel des urgences (ainsi que dans l’ensemble de l’appareil de santé) n’est il pas plus favorisé que la moyenne au plan de l’intelligence ? Or, ces même soignants sont prédisposés à faire des étincelles lorsque confrontés à des citoyens moins choyés par la nature. Une bien faible excuse car s’il y a un des deux protagonistes qui devrait bien être tenu de comprendre l’autre, c’est bel et bien les soignants, pas ces patients “impatients” …

    La référence ainsi qu’un lien suivra car je ne l’ai pas sous la main en ce moment. Mais je vais dépoussiérer mes archives.

        1. Merci, ça me fait le plus grand plaisir. En tant que psychologue qui s’est fait. comment dire, disons, couillonner ou royalement baiser, je trouve qu’il y a un fort, mais alors très fort biais contre quiconque vit des moments durs. Et là, la dernière mouture du DSM (DéeSses aiMes pour les français qui aiment un certain psychanalyste qui aime jouer avec les mots ) ne fait que rajouter. C’est une véritable abomination.

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Martin Binette vit avec la maladie mentale depuis la jeune vingtaine. Grâce aux bons soins de son médecin-psychiatre et du support de sa famille, il a la chance de vivre aujourd’hui, une vie saine et équilibrée tant au niveau personnel, social que professionnel. Il est l'un des Visages de la campagne 2017-2018 de sensibilisation de l'Alliance Canadienne pour la maladie mentale et la santé mentale.

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