De l’autre côté de la vitre

Catherine Joly

Catherine Joly

Psychosociologue et conseillère en intégration socioprofessionnelle auprès de personnes qui vivent ou ont vécu avec une problématique de santé mentale, Catherine considère le travail comme un excellent levier de rétablissement et de pleine citoyenneté. A l'occasion formatrice et conférencière, elle est actuellement très engagée dans la lutte à la stigmatisation et la transformation des représentations sociales en santé mentale.
Catherine Joly

Les derniers articles par Catherine Joly (tout voir)

Du plus loin que je me souvienne, je pense que je me suis toujours sentie à côté de la plaque.

Comme si tout le monde savait où s’en aller et par quel chemin y aller.

Pour moi, ce n’est pas aussi clair, il y a beaucoup de cul de sac et de détours sur ma route. C’est comme si je me tenais derrière une grande vitre m’empêchant d’intégrer le reste du monde de l’autre côté.

Je ne suis pas des leurs. Eux aussi me voient et se demandent pourquoi je ne traverse pas pour les rejoindre.

Plusieurs croient que c’est par paresse, mauvaise volonté ou par opposition à la norme. Pourtant, personne n’imagine à quel point je cours après cette satanée “norme” depuis toujours et comment je me sens perdue plus souvent qu’autrement.

Je suis différente de la masse.

Même toute petite je le sentais et plusieurs le voyait bien.

Dans les années 80, il n’y avait pas de mot-étiquettes pour qualifier ma différence. J’étais surtout dans ma bulle, avec plein d’idées saugrenues, un caractère lunatique (qui veut dire d’humeur changeante et non pas dans la lune) et une capacité hors du commun à me dissocier du reste du monde et chevaucher mon imagination sans borne.

Qu’on est bien dans ce monde parallèle où on ne doit rien à personne, où on peut se promener d’une idée à l’autre sans former un tout cohérent et que nul ne critique (ou je ne les entends plus), où on n’est juste pas obligés de répondre à une quelconque attente sociale.

Puis, un son, une voix, une image me rappelle à l’ordre et me ramène à la surface de la terre.

Finir ce que j’ai commencé (si j’arrive à me rappeler ce que j’étais en train de faire). Recommencer la millième liste entamée pour savoir où je suis rendue. Payer mes factures. Penser au souper, aux enfants, à ce qui m’attend au boulot. Prévoir l’entretien du char. Faire l’épicerie. Aller chez le dentiste.

Faire tout ce qu’il y a à faire pour que personne ne croit que je suis perdue trop loin, sinon c’est le trouble anxieux qui me guette à la sortie. C’est tellement dur, pas de le faire, juste de ne pas oublier que c’est à faire.

Alors j’enfile mon costume social, celui que je rafistole constamment pour arriver à fonctionner minimalement dans le monde, ou plutôt à côté, de l’autre bord de la vitre.

Il y a tellement de jours où j’ai pleuré ma vie parce que j’aurais aimé traversé moi aussi, intégrer le flot, faire partie de la gang. Et d’autres fois, ce sont ceux de l’autre côté qui me font pleurer d’ennui, de conformité et de moutonnerie.

Je serai sans doute scindée en deux pour la vie, divisée entre l’envie fondamentale d’être comme tout le monde et le besoin viscéral d’exhiber ma différence avec fierté.

J’ai rencontré plein de beau monde dans le corridor parallèle, les perdus se reconnaissent et se retrouvent. Ils ne sont pas trop jugeants, ils comprennent que ce n’est pas par mauvaise volonté. Ils savent, nous savons, qu’on passe notre vie à pédaler comme des “diables dans l’eau bénite” juste pour arriver à survivre.

Des fois j’imagine tout ce que j’aurais pu accomplir si j’étais tombée du bon bord de la vitre. D’autres fois, je pense à tout ce que je n’aurais jamais accompli si j’avais atterri là.

Cette dualité est le propre de ce qui se passe “entre mes deux oreilles”.

L’affaire c’est que je ne suis jamais allée chercher un mot-étiquette pour comprendre ou peut-être essayer une médication.

À la place, je suis devenue intervenante en santé mentale (enfant j’aurais voulu devenir psychiatre, mais à l’école on m’a vite fait comprendre que je ne passerais probablement jamais mon secondaire).

Je me suis rendue à l’université, sûrement par opposition. J’ai suivi tous les cours de psychopathologies, j’ai lu tout ce que j’ai pu, j’ai assisté à toutes les formations et conférences auxquelles j’ai eu accès. Ça ne m’a pas pris un doctorat en médecine pour conclure que je vivais avec un déficit d’attention sans hyperactivité (TDA).

Je serai sans doute scindée en deux pour la vie, divisée entre l’envie fondamentale d’être comme tout le monde et le besoin viscéral d’exhiber ma différence avec fierté.

Ça change quoi de connaître le mot? A quoi ça servirait d’aller chercher l’étiquette?

On sait bien que ce n’est pas le nom d’un trouble qui nous attirera plus de sympathie/empathie en matière de santé mentale. Surtout que cet état se classe dans les troubles neurologiques.

Bref, malgré la classification, malgré une meilleure compréhension médicale, malgré l’abondance d’individus qui reçoivent un tel diagnostic, pour plusieurs je ne serai toujours qu’une irresponsable, principalement négligente, qui devrait seulement s’enfiler un bon coup de pied au c…!

Et de surcroît, je me trouve une excuse bidon appelée le TDA. Ok. Je vous invite quand vous voulez à venir pédaler ma vie dans un corridor qui ne se rend juste pas là où vous m’attendez.

Pédaler étant le bon mot. Ma vie est une série de montagnes russes que je dois traverser à vélo.

Tant pour les gestes banals du quotidien que pour toutes les histoires abracadabrantes que ça comporte. Si j’arrête 2 minutes de pédaler, je dégringole une pente (par en avant ou par en arrière) et je dois tout recommencer.

Mon cerveau est bien souvent essoufflé, malgré moi.

Aujourd’hui, j’essaie seulement que les pentes soient moins raides, je n’ai plus 20 ans!

Maintenant, j’utilise ma propre expérience de vie pour faire mon travail, c’est ce qui me permet d’être bonne dans ce que je fais.

Je suis conseillère en emploi et j’accompagne les gens qui vivent ou ont vécu un problème de santé mentale à (ré) intégrer le marché du travail.

Je suis aussi très engagée dans la lutte à la stigmatisation. Pas juste en santé mentale, pour tout humain “hors-norme”.

Enfin, les connaissances, les compétences et les qualités dont j’ai besoin pour faire ce métier se trouvent à l’intérieur de moi et non pas à côté de la plaque ou de l’autre côté de la vitre!

3 comments

  1. comprendrons-nous un jour cette différence?
    Mme Joly j’aimerais que vous communiquiez avec moi svp 514-895-4182 merci bonne journée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Catherine Joly

Psychosociologue et conseillère en intégration socioprofessionnelle auprès de personnes qui vivent ou ont vécu avec une problématique de santé mentale, Catherine considère le travail comme un excellent levier de rétablissement et de pleine citoyenneté. A l'occasion formatrice et conférencière, elle est actuellement très engagée dans la lutte à la stigmatisation et la transformation des représentations sociales en santé mentale.

Style Selector

Colors

Layout Style

Patterns for Boxed Version

Images for Boxed Version