Les Petites Entrevues avec Patrice Bernier

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Martin Binette

Fondateur et Éditeur en chef chez Entre les Deux Oreilles
Martin Binette vit avec la maladie mentale depuis la jeune vingtaine. Grâce aux bons soins de son médecin-psychiatre et du support de sa famille, il a la chance de vivre aujourd’hui, une vie saine et équilibrée tant au niveau personnel, social que professionnel.
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Patrice Bernier est joueur de soccer professionnel et capitaine de l’Impact de Montréal. L’un des joueurs favoris du public montréalais, il est reconnu dans le milieu pour sa combativité sur le terrain et sa jovialité à l’extérieur.

Patrice a eu la gentillesse de nous accorder une entrevue téléphonique afin de discuter, entre autres, de psychologie sportive, de stigmatisation des maladies mentales dans le monde du sport et de ses modèles d’inspiration.

Il est la seconde personnalité à participer au segment Les Petites Entrevues Entre les Deux Oreilles, après l’athlète olympique, Clara Hughes.

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Martin Binette : Dans le sport professionnel l’accent est mis principalement sur les attributs physiques, la préparation tactique et la mise en forme. Est-ce que selon toi, l’aspect mental (par exemple, la tolérance au stress, la gestion de la pression, de l’anxiété et de l’humeur) est un aspect négligé de l’entraînement de l’athlète ?

Patrice Bernier : Le discours a changé. Il y a plus de connaissances, de volonté aujourd’hui. Mais, auparavant, il y avait une réelle mentalité dite « conservatrice » par rapport à tout ce qui entoure l’aspect mental d’un athlète. L’emphase était portée vers l’aspect physique uniquement et on négligeait souvent les facteurs tels que la confiance, l’estime de soi, le bien-être mental.

Avant, et même encore aujourd’hui, on aime bien dire et croire qu’un athlète professionnel ne peut pas vivre de moments dépressifs, d’anxiété comme monsieur et madame tout-le-monde. On s’attend à ce qu’un athlète soit fort, performant, courageux, sans failles. On nous voit souvent comme des héros, invincibles. Mais on vit des situations de stress aussi. On connaît des hauts et des bas, comme tout le monde.

Pour cette raison, maintenant, on voit de plus en plus dans les sports de groupe la présence de psychologues sportifs et de thérapeutes spécialisés. Il y a même des joueurs qui, de leur propre initiative, consultent un psychologue pour justement les aider à composer avec la pression ou l’anxiété de performance. Quelque chose de complètement tabou et impensable il y a de cela quelques années. Mais c’est un élément de plus en plus accepté, respecté et naturellement intégré dans l’univers de l’athlète professionnel d’aujourd’hui.

Martin Binette : Donc, si on prend l’Impact de Montréal comme exemple, est-ce que le club est outillé selon toi pour travailler cet aspect ou pour faire face à un événement de trouble mental chez l’un de ses joueurs?

Patrice Bernier : Oui, nous avons dans le staff un psychologue sportif, Antoine Guldner. Auparavant, Antoine travaillait principalement avec les jeunes de l’Académie mais le club a réalisé que l’équipe première pouvait également bénéficier de son expertise. Son travail en fait n’est pas seulement d’observer le comportement des joueurs mais de donner du feedback non seulement aux joueurs mais aussi aux coachs. Son rôle, entre autres, est d’interagir avec les joueurs et de leur donner des outils pour, par exemple, les aider à gérer les frustrations ou les moments difficiles, et aussi pour consolider le bien-être psychologique quand ça va bien.

Martin Binette : Tu es capitaine de l’Impact. Quel est le rôle selon toi du capitaine lorsqu’il est témoin qu’un coéquipier vit des moments difficiles? Quelles sont les actions qu’un capitaine peut prendre pour aider son coéquipier?

Patrice Bernier : En tant que capitaine, mais aussi parce que ça fait partie de ma personnalité, dans ce genre de situation j’aime donner des mots d’encouragement. Je porte beaucoup d’attention au langage corporel et lorsque je constate qu’un joueur n’est pas dans ses meilleures dispositions, je vais généralement vers lui pour parler et lui offrir des conseils. Dans certaines circonstances, entre autres pour les joueurs qui viennent de l’étranger, c’est de leur demander simplement comment se passe l’adaptation, de leur offrir de l’aide. Pour d’autres, ça peut être une simple question : « comment va la vie? ».

En tant que capitaine et leader tu n’es pas le coach mais tu dois quand même faire une certaine gestion du groupe. Et parfois lorsque la situation le requiert, le capitaine peut relayer à l’entraîneur une information à propos d’un joueur qui vit des moments difficiles hors du terrain par exemple pour que celui-ci comprenne la situation et facilite sa prise en charge.

Martin Binette : Est-ce que la maladie mentale est toujours un sujet tabou selon toi dans le monde du sport? Est-ce que tu as déjà été témoin d’une situation ou un joueur a décidé de garder le silence sur sa situation pour éviter de perdre son poste par exemple?

Patrice Bernier : En général, les gens sont plus ouverts aujourd’hui mais ça demeure un sujet tabou. C’est souvent quand la personne frappe un mur que l’on réalise la signification d’une parole, d’un symptôme ou d’un signe précurseur qu’on n’a pas pris au sérieux. C’est la même chose dans le monde du sport.

Si un joueur du jour au lendemain annonçait qu’il est dépressif, je ne suis pas certain qu’on le croirait. J’ai rarement vu ou entendu durant ma carrière un joueur parler ouvertement de ses problèmes psychologiques.

De plus c’est quelque chose de méconnu pour l’athlète. S’agit-il d’un problème sérieux ou juste quelque chose de passager? Sans oublier qu’il y a beaucoup de vices qui permettent de cacher la réalité. Il y a beaucoup d’histoires d’athlètes qui ont sombré dans l’alcool, la drogue ou le gambling. C’est souvent après leur carrière que les joueurs vont finalement s’ouvrir et parler de leur vécu avec la maladie.

Autant il y a eu des avancées, autant je pense qu’il reste du chemin à faire.

Martin Binette : Tu as vécu des bons moments mais aussi des moments plus difficiles durant ta carrière. Qu’est ce qui te ramène à l’essentiel dans ces moments difficiles? Que fais-tu pour éviter de sombrer par exemple?

Patrice Bernier : C’est sûr que j’ai eu des moments difficiles durant ma carrière. Des saisons difficiles, des relations plus tendues avec des entraîneurs, des blessures. Toutes des choses qui affectent ta confiance, qui grugent, d’une certaine façon, le mental. Mais ces obstacles m’ont aussi donné un certain bagage. Avec l’expérience tu canalises mieux tes émotions, tu absorbes plus facilement la pression et tu apprends aussi à laisser aller certaines choses. C’est ce qui permet de te concentrer sur l’essentiel et rester fort mentalement.

Ma philosophie personnelle est : si t’es bien psychologiquement, t’es bien physiquement et vice-versa. Si tu t’entraînes bien, t’as tendance à te sentir mieux. C’est ce qui s’est produit la saison dernière pendant la période difficile que j’ai vécu. Avec l’aide d’un ami-entraîneur j’ai mis beaucoup d’efforts à l’entraînement et j’ai fait beaucoup de visualisation.  Ca m’a remis sur de bonnes bases. J’ai par la suite senti un bien-être physique et psychologique et les performances ont suivi.

Je m’inspire aussi des histoires d’autres athlètes. Je suis un grand fan de Michael Jordan et de George St-Pierre. Les deux ont traversé des moments difficiles et surmonté des obstacles durant leur carrière pour devenir des athlètes d’exception. J’ai d’ailleurs invité George St-Pierre à s’adresser à l’équipe il y a deux saisons afin de parler, entre autres, d’adversité et de confiance en soi. Disons qu’un athlète de la trempe de GSP, connu autour du monde, laisse une forte impression sur un groupe d’athlètes. Pour ma part, les histoires et les anecdotes vécues par d’autres athlètes me rappellent que je ne suis pas tout seul et que des obstacles, d’autres en ont vécu avant moi.

Martin Binette : Finalement, as-tu un conseil à donner à un jeune footballeur ou un jeune athlète qui serait confronté à un épisode de santé mentale?

Patrice Bernier : Ce que j’ai appris dans la vie, pas seulement par l’entremise du sport, c’est que la communication c’est l’outil le plus important. Parce que si tu ne t’ouvres pas, personnes ne le sait, ni peux t’aider. Si tu ne t’ouvres pas, tu ne peux pas faire sortir le « méchant », cette partie de toi confuse que tu ne comprends pas.

Ce que j’ai appris, parce que je suis une personne à la base réservée et qui aime bien m’isoler, c’est qu’on a tous besoin des autres.

En parlant, il y a quelqu’un qui va être à l’écoute, qui va pouvoir t’aider.

T’es pas tout seul.

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Entre les Deux Oreilles remercie Patrice Bernier pour cette généreuse entrevue ainsi que l’organisation de l’Impact de Montréal pour l’autorisation.

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