Lettre à l’autre partie de moi

Anne Flamand

Anne Flamand

Anne est passionnée de tennis, toujours à l'écoute des autres et si on l'a cherche c'est qu'elle se promène avec son chien (l'une de ses meilleures thérapies). Il y a 6 ans, à l'âge de 19 ans, le diagnostic tombe : trouble bipolaire et anxiété généralisée. La maladie mentale fait maintenant partie d'elle à chaque jour. Elle apprend à bien vivre avec tout ça en faisant de son mieux au fil du temps.
Anne Flamand

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Tout d’abord merci.

Merci de m’avoir choisi comme cible, car tu me permets d’être plus sensible et plus empathique.

Bon, c’est bien le seul cadeau que tu m’aies fait, il faut se le dire, mais il reste que ces deux qualités sont maintenant omniprésentes chez moi. Elles font partie de qui je suis chaque jour.

J’ai toujours souhaité être tel que j’étais avant qu’on se rencontre toi et moi, mais depuis, je le suis encore plus. C’est plus clair pour moi.

J’ai l’impression que je comprends plus les gens. Que j’arrive, même l’espace d’un instant, à ressentir ce qu’ils ressentent, et ce facilement. Comme si c’était rendu inné chez moi.

Bref, j’accepte ce cadeau à bras ouverts et je t’en remercie très sincèrement.

J’ai commencé cette lettre en te disant merci. C’est peut-être pour ne pas commencer trop raide. Pour ne pas t’effrayer et que tu arrêtes de me lire. C’est comme si je tentais de t’apprivoiser en quelques sortes.

D’ailleurs, t’apprivoiser tout court, ce n’est pas facile et aujourd’hui, 6 ans après le diagnostic, je suis incapable de dire que je t’ai apprivoisé à cent pour cent.

Je ne sais pas si un jour j’arriverai à le faire, mais une chose est  certaine, c’est que je tenterai ma chance.

Je me donne la chance d’essayer de plus te connaître et de voir comment tu fonctionnes. Je vais tout faire pour mieux t’accepter dans ma vie, car tu fais partie de moi.

Je t’identifie comme l’autre partie de moi, la deuxième Anne, mais je ne devrais peut-être pas te voir ainsi. Tu n’es pas l’autre partie de moi, tu es plutôt avec moi. Avec moi à chaque jour, à chaque instant.

Tu influences ma façon de penser, de raisonner, tu influences aussi comment je me comporte, et aussi de quoi j’ai l’air aux yeux des autres.

C’est dur à accepter le fait que tu sois avec moi, car je ne t’ai pas choisi comme on choisit un amour ou un ami. Tu m’as été donné et j’étais obligée de te prendre.

Je crois bien qu’en t’apprivoisant un petit peu plus à chaque instant j’arriverai à quelque chose de bien.

Peut-être même qu’un jour on formera un duo qui ne se déteste pas trop.

Tu me fais souvent mal, très mal.

Tu m’attristes, tu me diminues, tu me fais culpabiliser et parfois même tu me déçois et m’effraies. Je ne veux pas me sentir comme tel, mais parfois j’ai l’impression que je suis une victime, ta victime.

Tu essaies de me réduire en petites miettes on dirait.

Le “pourquoi moi” je me le suis dit souvent, mais je vais te montrer que je ne suis pas la pire ni la meilleure pour dealer avec tout ça.

Je suis une parmi tant d’autres qui souffrent de toi et j’essaie tant bien que mal de bien vivre malgré tout ça.

Je suis bonne comédienne, on me l’a souvent dit. Je suis vraiment bonne pour cacher ce que je vis, j’ai même souvent l’air de ne pas être atteinte de ta maladie. Je devrais peut-être commencer à faire des auditions pour jouer dans des téléromans.

Quelques fois, je me dis que je devrais arrêter d’être comédienne, car faut se le dire, c’est difficile à jouer ce rôle-là. C’est forçant, voire épuisant parfois.

Cependant,  je ne veux pas que tout le monde sache et vois ce que je vis en dedans. Il y en a qui se dirait “botte-toi le cul pis relève-toi. Tu dramatises tout. Fais un effort”.

Il y en a beaucoup, crois-moi, qui pense de la sorte. C’est encore tabou, même en 2017, les maladies mentales. Et c’est triste, je le sais.

Je peux admettre que c’est difficile de bien comprendre ces choses-là, ça je leur donne ça. Cependant ça vaut peut-être la peine de se donner la peine d’essayer de se mettre à la place de l’autre une petite minute.

Tu es dur à comprendre toi.

Même moi des fois je n’arrive pas à le faire. Tu me mets “high” ou “down”, puis parfois tu es gentil et tu me rends normal. D’humeur normale devrais-je plutôt dire.

Tu me donnes des pauses des fois, moins souvent ces derniers temps, mais des fois tu es généreux puis tu le fais.

Je prends des médicaments chaque jour à cause de toi, à chaque soir avant de me coucher.

Ça me remémore chaque fois que tu es là et que j’essaie d’alléger comment tu me fais sentir.

Je ne pourrai jamais guérir de toi, je sais, mais on essaie fort ma psychiatre et moi de t’endormir et de diminuer comment tu me fais sentir, bref de diminuer le pouvoir que tu as sur moi.

Ça, ce n’est vraiment pas facile à faire.

On joue avec le type de médicament, le nom et le dosage. Essaie-erreur, prise 1-prise 2. On travaille la patience.

L’une des choses difficiles dans tout ça, c’est que parfois j’ai l’impression que je me perds dans tout ça, que je me noie.

Je suis qui moi au fond? Anne la bipolaire? Anne l’anxieuse? Oui et oui. Mais, j’ai aussi d’autres beaux traits, d’autres qualités : la générosité, l’authenticité.

Des fois dans ma tête c’est comme si l’un n’allait pas avec l’autre. J’oublie qui je suis quand je ne vais pas bien, je m’oublie et j’oublie où je veux aller.

Tu m’as mise sur pause plusieurs fois, tu m’as mis K-O.

Souvent, je t’ai pas vu venir. T’as fait ça en douce.

Puis des fois je le sais que tu t’en viens. Tu t’annonces puis c’est peut-être pire ainsi au fond, car tu me fais peur.

Deux arrêts de travail à date. C’est peu tu vas dire en six ans certes, mais c’est déjà deux fois de trop dans ma tête. Faut se le dire ça paraît mal.

Certains posent des questions, cinquante pour cent par curiosité et le cinquante pour cent suivant parce qu’ils tiennent à toi réellement. C’est gros cinquante.

D’autres, la plupart, font comme si de rien n’était, soit parce qu’ils se foutent de toi carrément ou trop souvent parce qu’ils ne savent pas quoi dire au fond.

Tu me fais mal plus souvent qu’autrement puis des fois tu me rends pas mal énervée sans compter que l’anxiété est écrasante et surtout toujours, toujours présente.

J’espère qu’un jour je vivrai mieux avec toi à mes côtés.

D’ailleurs, question fidélité, je trouve que tu es vraiment parfait dans ton rôle ; tu es toujours à mes côtés coûte que coûte et tu ne vas jamais voir ailleurs.

Je pourrai toujours me vider le cœur avec toi ou grâce à toi plutôt.

Merci finalement à toi, toi qui as lu ce texte.

Ça te permettra peut-être de mieux me comprendre puis si des fois toi aussi tu files pas, dis-toi que je te comprends et que t’es pas seul lors de ces moments.

6 comments

  1. J’ai bien aimé faire la lecture de la lettre d’Anne adressée à son autre moi. Moi aussi, j’ai le goût de dire que j’ai été diagnostiqué bipolaire, il y a d’abord quelques années.Je prends scrupuleusement mes médicaments liés à cette problématique. Néanmoins, présentement, je me sens quelques fois négatif car j’ai le don de trouver toujours la bibite qui cloche. Sans doute, c’est ma personnalité qui est comme ça. Je suis inquiet sur de multiples sujets et si c’est ça être’anxieux, alors je la connais et la partage. Des fois, je me sens recroquevillé en moi-même.. J’ai des traits de caractère pourtant intéressants: empathique, généreux de mon temps et j’ai des intérêts comme la photographie et un peu dans l’écriture de textes plus ou moins longs. Merci, Anne pour ta lettre, c’est rafraîchissant. Je te souhaite de bien te porter malgré es hauts et les bas de la vie.

  2. Merci pour ton partage. J ai pleuré du début à la fin tellement c est tout à fait ce que je vis. Ça dû bien de voir que je ne suis pas seule.

  3. Bonjour Anne, je t’avais préparé une lettre de remerciement pour ton partage de courrier à ton autre moi, qui m’a énormément touchée parce que titillant là où ça fait mal
    C’était aussi pour te répondre, et puis, en voulant remonter vers ta lettre, mon message s’est effacé !
    Pauvre de moi, ce sera pour une autre fois c’est promis, là je suis vidée…et c’est le cas de le dire car je n’ai toujours pas déjeuné à 15h28 heure française
    Je reviendrai vers toi et je t’embrasse

    1. Un énorme merci Suzanne! Je suis très touchée par ta réponse!
      Ça m’a fait plaisir de te lire.

      Prends soin de toi !

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Anne est passionnée de tennis, toujours à l’écoute des autres et si on l’a cherche c’est qu’elle se promène avec son chien (l’une de ses meilleures thérapies). Il y a 6 ans, à l’âge de 19 ans, le diagnostic tombe : trouble bipolaire et anxiété généralisée. La maladie mentale fait maintenant partie d’elle à chaque jour. Elle apprend à bien vivre avec tout ça en faisant de son mieux au fil du temps.

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