Mon Aventure Bipolaire

Marisa Lancione
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Blogueuse et Fondatrice chez Mad Girl's Lament
Marisa Lancione est fondatrice et éditrice-en-chef du blogue anglophone Mad Girl’s Lament. Elle est régulièrement au front pour combattre les préjugés envers la maladie mentale et vous pouvez la retrouver sur Twitter et Facebook
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Chez certaines personnes, la dépression est déclenchée par un événement, une perte importante ou une tragédie. Mon premier épisode dépressif n’a eu aucun événement déclencheur. Il s’est manifesté tranquillement et d’un seul coup. La tristesse et la peur m’accablaient. Je ne pouvais pas arrêter de pleurer. J’ai cessé de sortir. J’ai arrêté de parler à mes colocataires. Je haïssais tout et tout le monde. J’ai séché mes cours. J’ai arrêté de manger. J’ai pensé au suicide et j’ai commencé à m’automutiler.

Pour moi, la partie la plus effrayante de la dépression est lorsque les larmes cessent de couler et que la léthargie s’installe. Vous commencez à vous demander si vous allez à nouveau être capable de ressentir quelque chose ou si vous êtes condamné à vivre le reste de votre vie comme un zombie. C’est lorsque la léthargie m’a envahie que je me suis coupée pour la première fois.

Mon conjoint, mes parents et même les psychiatres m’ont demandé si je savais à quel moment j’avais pris la décision de me couper. Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Je me souviens à peine de m’être infligé cette première coupure, et encore moins du processus qui m’y a mené. Ce dont je me souviens en revanche, c’est de regarder le sang qui s’accumulait à la surface, et de me sentir soulagée par la sensation de brûlure de la coupure. Je pouvais ressentir la douleur physique. Donc j’en ai fait une autre, et une autre, juste pour me souvenir de ce que ça faisait de ressentir quelque chose.

L’idée de l’automutilation va à l’encontre de toute pensée rationnelle et des processus évolutifs des humains. Nous sommes génétiquement codifiés pour la conservation de soi. Mais la dépression n’est pas rationnelle. C’est une semaine plus tard, alors que j’ai remonté mes manches par erreur, que ma colocataire a vu les nombreuses coupures sur mes bras, à différents stades de guérison.

Sous le choc et terrifiée par ce que je m’étais infligé et par ce que je pourrais faire ensuite, elle m’a suppliée de la laisser téléphoner aux services d’urgence. Mais même déprimée, j’étais très têtue. J’ai donc refusé à plusieurs reprises. Finalement, nous sommes parvenues à un compromis et, le lendemain, elle m’a amenée aux services de santé de l’université. Elle a ensuite fait la seule chose que je ne pensais pas qu’elle ferait, la trahison ultime : elle a téléphoné à mes parents.

Ce n’est que plusieurs mois plus tard que j’ai réalisé qu’elle m’avait sans doute sauvé la vie. À ce jour, malgré la distance et le temps qui fait en sorte que notre amitié se limite à un message Facebook occasionnel, je suis extrêmement reconnaissante de sa bravoure et de son courage.

J’aurais aimé vous dire que mon histoire de santé mentale s’est terminée ainsi. Que je n’ai jamais plus souffert de dépression, que je ne me suis pas coupée de nouveau et que je n’ai jamais plus pensé au suicide. Malheureusement, ce n’était que le début d’un long combat. La maladie mentale est insidieuse. C’est un monstre qui se cache très loin dans votre cerveau et qui sort sa tête hideuse lorsque vous vous y attendez le moins. Et juste comme vous pensez avoir compris son petit jeu, il change les règles.

Après mon premier épisode dépressif, je me suis inscrite à une université plus près de chez moi afin de pouvoir vivre avec mes parents et d’avoir un meilleur système de soutien advenant le retour du monstre. J’ai recommencé à exceller à l’école et j’ai repris contact avec de vieux amis. La vie était belle. C’était un an avant de vivre ce que j’allais identifier plus tard comme étant mon premier épisode hypomaniaque. Les règles du jeu avaient changé.

J’ai passé la dernière décennie de ma vie à cacher ma maladie parce que je craignais le jugement des autres. J’ai eu peur de perdre des amis, de perdre mon emploi, d’être un embarras pour les autres et de sembler faible.

L’hypomanie a commencé par une idée toute simple : j’allais décorer ma chambre à neuf. J’ai acheté la peinture, sorti tous les meubles de la pièce et tout repeint. Je bougeais comme si j’étais sur le « speed » et je parlais tellement vite que personne n’arrivait à me comprendre ou me suivre. Ensuite, l’anxiété est apparue. Je suis devenue agitée, instable et en colère. Je ne pouvais plus dormir. Toutes ces idées géniales se bousculaient dans ma tête et j’étais incapable de suivre le rythme.

C’est là que je me suis effondrée.

En l’espace d’une journée, je suis passé d’hyperproductive à prisonnière des ténèbres oppressantes de la dépression. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Je prenais mes médicaments religieusement et je ne manquais aucun rendez-vous mensuel avec mon psychiatre. Il s’avère que ce dernier m’avait mal diagnostiqué. Lorsque je l’ai rencontré la première fois, je présentais seulement des symptômes de dépression. Donc, logiquement, il m’a prescrit des antidépresseurs. Ces pilules que je prenais régulièrement avaient causé l’hypomanie. Apparemment, je ne souffrais pas de dépression ou d’anxiété comme il avait pensé à l’origine. Je souffrais plutôt d’une maladie beaucoup plus difficile à détecter : le trouble bipolaire de type II. J’ai quitté son bureau ce jour-là avec une ordonnance de lithium et la consigne de réduire la dose de mes antidépresseurs.

C’est horrible le lithium. Ma nourriture goûtait le métal, j’étais nauséeuse et étourdie, et je devais faire des analyses de sang tous les mois. Mais j’ai retrouvé le moral assez rapidement et la dépression n’a pas duré aussi longtemps. Malheureusement, il n’y a pas de cure pour le trouble bipolaire. C’est une maladie chronique. Les médicaments peuvent arrêter de fonctionner, la vie peut devenir trop stressante et, tout d’un coup, le cycle recommence. J’ai constamment l’impression que je ne fais qu’attendre que le monstre refasse surface.

En tout, j’ai été hospitalisé trois fois. J’ai vu plus de psychologues et de psychiatres que je peux les compter. J’ai pris des antidépresseurs, des somnifères, des médicaments contre l’anxiété, des antipsychotiques et des anticonvulsifs. J’ai reçu des traitements avec et sans hospitalisation. Je me suis blessée physiquement, j’ai fait mal aux autres émotionnellement et j’ai pensé au suicide beaucoup trop souvent.

Le trouble bipolaire est peut-être une maladie chronique, mais elle ne me rend pas pour autant moins compétente qu’une personne qui n’en souffre pas. Je ne suis pas dérangée ou dangereuse. Je dois juste conduire ma vie un peu différemment, et malgré les difficultés que pose ma maladie, des choses merveilleuses me sont aussi arrivées. J’ai obtenu deux diplômes universitaires. J’ai voyagé dans plusieurs pays. Je me suis mariée. J’ai terminé la première version de mon roman. J’ai déménagé dans une autre province. J’ai un travail que j’aime et dans lequel j’excelle. Je me suis fait de très bons amis. Je suis devenue une porte-parole de la cause de la santé mentale. Et, cette année, j’ai commencé à raconter mon histoire.

J’ai passé la dernière décennie de ma vie à cacher ma maladie parce que je craignais le jugement des autres. J’ai eu peur de perdre des amis, de perdre mon emploi, d’être un embarras pour les autres et de sembler faible. Cette année, avec le travail que j’ai accompli dans le milieu de la santé mentale, j’ai été inspirée par le courage des gens qui ont raconté leur histoire d’automutilation, d’hospitalisation, de tentative de suicide, de rechute et de triomphe.

Et bien maintenant, c’est mon tour. J’ajoute ma voix et mon histoire à celles des autres et peut-être que, si je suis assez chanceuse, je réussirai à inspirer quelqu’un autant que ces personnes m’ont inspirée.

 

Cet article a été publié à l’origine sur  Stigma Fighters et The Huffington Post’s Stronger Together.

Marisa Lancione nous a gracieusement autorisé à traduire le texte que vous retrouverez ci-haut. Il s’agit d’un puissant texte rempli d’authenticité et d’humilité. Nous remercions Marisa pour sa générosité et sa contribution ainsi que Catherine Sauvé pour la traduction du texte.

 

8 comments

  1. Merci Marisa, moi aussi je ommence à sortir du garde-robe et à parler de plus en plus des problèmes des santé mentale. Ton courage d’affronter ta maladie prouve aux gens qui t’entoure que tu mérites une vie normale et fait aussi en sorte que les tabous sont brisés autour de toi.

  2. C’est après 10 ans de traitement que je commencerai à partager mes expériences de “patiente en santé mentale” avec le grand public, soit des futurs intervenants en matière sociale (2ième année de cégep).

    Diagnostiquée bipolaire de type 1 avec troubles psychotiques et anxiété généralisée en 2005, j’ai passé 1 mois et demi hospitalisée avant de me faire jeter dehors, sans argent ni papiers avec pour seule porte de sortie un séjour de 30 jours dans une maison de réinsertion.

    En 2000, j’étais avocate diplomée de l’Université de Montréal. En 2003, j’étais itinérante avec pour seul logement, un banc de parc.

    Projetée dans l’univers parallèle de la psychose non traitée pendant 3 ans, mon cerveau ressemblait à de la bouillie pour les chats à mon arrivée à l’urgence. Je ne compte plus tous les différents cocktails de médicaments j’ai dû avaler pendant les 4 premières années.

    Malgré l’absence de rechute depuis 2005, la peur de mes émotions reste là, tapie dans l’ombre quand la vie m’envoie un pot sans fleurs.

    Mais courage, il y a aujourd’hui plus de jours où le soleil brille dans ma tête que le temps maussade et gris du début.

    NE VOUS ABANDONNEZ PAS VOUS-MÊME. AIMEZ-VOUS ASSEZ POUR CONTINUER DE METTRE UN PIED DEVANT L’AUTRE CHAQUE MATIN JUSQU’A CE QUE CE SOIT REDEVENU PLAISANT. CROYEZ EN VOUS !!!

  3. Moi aussi j ai vécu beaucoup de moments dépressifs avec souvent une hospitalisation .La dernière hosp il y a un an fut un cauchemar 3 mois d’hospitalisation dans une clinique pour troubles anxieux ,dépressifs drogués ..L’environnement n’était pas idéal ,le psychiatre en chef un vrai Play boy autoritaire .Il a voulu me faire un sevrage de tt les médocs ,j’étais déjà mal mais la j ai touché le fond ..Angoisses ,ne plus savoir manger ,ne plus savoir marcher ,envie de faire des tentatives de suicide et j en passe .Puis l’équipe médical a décidé de me faire 13 electro chocs je ne m’en souviens même pas .Perte de mémoire importante après .Puis j ai voulu sortir de l’hosto et retrouver ma psychiatre personnelle qui travail en consultation dans cet hôpital ,,petit a petit on a réinstaurer un traitement médicamenteux et ma suggéré de faire de la méditation de pleine conscience ,cela ma aider beaucoup ,il y a fallu encore quelques mois ,puis je suis redevenue beaucoup mieux ;maintenant je suis bien mais j ai toujours peur d’une rechute parce que je ne saurais plus vivre ce que j ai déjà vécu .Je suis infirmière ,,j ai du abandonner mon poste du aux tremblements ,mes angoisses enfin mon état général n était pas bon . j en pleure encore maintenant d’avoir du arrêter mon poste cela représentait beaucoup moi j’étais libre indépendante ,maintenant je suis assistée j émarge de la mutuelle jusque ma pension c’est lourd ,a cause de cette foutue maladie . .Maintenant je vis avec l’épée d’amoclése au dessus de la tète , a quand le prochain épisode .

    1. Dans les Laurentides, le Collectif des Laurentides en santé mentale regroupe des personnes ayant ou ayant eues des problématiques diverses. Notre prise de parole apporte de l’espoir Où il y avait silence, isolement, honte… C’est avec joie, plaisir que je prends connaissance de votre site. Un merci solidaire.

  4. Vous tous et votre trouble bipolaire, je vous admire. Vous etre des personnes merveilleuses, de vrai guerrier! Continuez de vous exprimez, faites disparaitre l’isolement et la honte, briser les tabous! Je vous aimes!

  5. bonjour, ton récit m’a beaucoup touché et je me suis retrouvée dans tes écrits. Chaque jour est un combat et même quand on est stabilisé on a peur chaque seconde de retomber. Ma plus grosse crainte aujourd’hui c’est que ma fille est hérité de ma pathologie. Elle a 13 ans et demi et se scarifie, elle est aussi tombée dans la drogue. Je veux pas qu’elle soit comme moi

  6. Très touchant en effet….
    Souvent, vous parlez de vous face à votre maladie. Qu’en est-il de vous dans votre vie conjugale avec votre maladie ??
    Comment vivez vous avec votre compagnon ???
    Mais j’aimerai aussi vraiment lire les récits de cette maladie, de votre vie avec vos conjoints relatée par vos conjoints eux-mêmes.
    Comment, eux, vivent ils votre vie de couple ? comment vous aident ils ? Que peuvent ils faire de mieux pour vous ?
    Comment se sentent ils face à votre maladie ? Face à vos phases de “manies” ?

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