À un cheveu du bonheur

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Je me présente, jeune trentenaire travaillant dans le milieu de la santé, maman d’une jeune fille se situant entre le « terrible two » et le « fucking four », en couple depuis dix ans, une vie paisible, rangée, douce. De l’amour à profusion de mon entourage, mais aucun amour pour moi-même. Preuve que la santé mentale est fragile, peu importe l’environnement dans lequel on évolue.

Dès mon plus jeune âge, je n’étais bien ni dans ma peau, ni dans ma tête. Un besoin viscéral de plaire, de me fondre dans la masse, d’être littéralement quelqu’un d’autre, comme si je n’arrivais pas à trouver au fond de moi un seul point de repère pour me rassurer, comme si la personne que j’étais, était trop difficile à comprendre pour que ça vaille la peine d’essayer.

Je me suis construite une personnalité de façade, je me suis adaptée aux situations en modelant chacune de mes réactions, chacune de mes paroles. Mais le coût payé pour ce « faux-self » est innommable, j’ai perdu la connexion avec mon essence la plus pure, j’ai inhibé mon identité pour ne blesser personne, je me suis abandonnée.

Vous comprendrez que ma gestion émotionnelle a des failles. J’éprouve des difficultés à gérer les émotions, autant celles que l’on qualifie de « négatives » que de « positives ». J’ai développé des méthodes de gestion déficientes : automutilation, hyperphagie, consommation excessive d’alcool, me lancer dans d’innombrables projets pour m’étourdir, etc.

La pire stratégie de toutes, celle qui me gruge de l’intérieur et qui m’amène beaucoup de souffrance, est une pathologie souvent méconnue mais ô combien handicapante pour ceux qui en sont atteints; la trichotillomanie.

Depuis l’âge de 12 ans, je tire sur mes cheveux, les arrache, un par un. J’en suis parfois consciente, parfois non. Les périodes anxiogènes ou émotionnellement chargées sont compatibles avec des périodes d’arrachage plus aigües. En tout temps, je dois combattre mes mains baladeuses sur ma tête, parce que ce geste en est devenu un automatique, une manie difficilement contrôlable. Il me permet de décharger ce surplus émotionnel que je n’ai pas appris à gérer. 

Cette toxicomanie gestuelle m’offre un faux sentiment de bien-être, de soulagement. Puis embarque le cycle de la culpabilité et de la honte, à pleurer de rage de voir ma chevelure éparpillée partout sur le plancher, à souffrir de voir mon crâne dégarni et un symbole majeur de ma féminité envolé. 

Ayant entamée la trentaine depuis quelques mois, on peut dire que j’ai vécu plus longtemps avec ce trouble que le contraire. Ma vie « avec cheveux » n’est plus qu’un souvenir lointain. Je me suis toujours affichée en public avec les cheveux clairsemés, répondant aux questions curieuses des gens avec un certain aplomb, mais avec le cœur qui débat et les pensées qui s’accélèrent. Des pensées d’autodérision, de non-acceptation, de jugement pur. La personne avec le plus de préjugés envers moi, c’était moi, c’est d’ailleurs toujours moi.

J’ai toujours agi comme si la maladie ne m’atteignait pas, j’ai continué de visiter les salons de coiffure, les piscines ou spas publics, je me suis présentée à des activités au grand vent, avec l’inquiétude constante qu’une couette soigneusement placée décide de me trahir et de révéler à la planète entière mon secret-pas-si-secret. Avec le temps, aucune couette ne parvenait à cacher les dégâts engendrés par ces crises d’arrachage.

Je fais partie des gens qui passent sous le radar, parce que même pour les professionnels en santé, ce trouble est méconnu (et difficile à prononcer). Au fil des ans, j’ai réussi à convaincre tout le monde, même les plus compétents en la matière, que j’étais fonctionnelle et que malgré la souffrance, je n’avais pas besoin qu’on me tende la main. J’ai mis un masque (!) et il s’est collé à ma peau, j’irais même jusqu’à dire qu’il a fusionné avec elle.

Ultimement, la vie m’a rattrapée… Décès subit de ma mère, dépression majeure moins de deux ans après la naissance de ma fille, une hospitalisation en unité psychiatrique loin de ma fille et de mon chum, une thérapie intensive de groupe de 6 semaines, des psychiatres rencontrés qui cherchent à mettre des mots sur ma souffrance, mais qui y arrivent difficilement, un arrêt de travail de près d’un an, un retour progressif sur plusieurs mois. Mon masque est tombé et les plaies qui jonchent ma peau sont à découvert, à vif, mais j’écris ceci pour l’espoir, car la guérison est en marche. 

Il y a plus d’un an, après plusieurs semaines de recherches, j’ai trouvé une psychologue merveilleuse, la première en qui j’ai confiance et avec qui je partage mes pensées les plus tordues sur ma manière de percevoir la vie. J’ai décidé d’être honnête envers moi-même, j’ai besoin d’aide et j’accepte que l’on m’en donne. J’ai décidé que je mérite d’essayer de me comprendre, que la partie de moi que j’ai enfouie au plus profond mérite un peu de sortir de sa cachette, de prendre une bonne bouffée d’air frais, de voir la lumière. Un déconfinement de l’âme. 

J’ai décidé que je ne veux plus avoir honte de ma personne. Le travail sera ardu, mais je veux connecter avec mes sentiments, je veux redécouvrir mon visage, avec ou sans cheveux, peu importe. Je veux ÊTRE, au sens propre comme au figuré. 

Je veux être présente pour ma famille, je veux calmer le flot des pensées pour profiter de l’instant qui est, ne pas croire ma tête qui me dit que ce que je ressens s’apparente peut-être au bonheur, mais que de toute façon je n’y ai pas droit.

Je veux le bonheur, rien de moins! Un pas à la fois, avec bienveillance, patience et ouverture envers moi-même. Un pas à la fois, malgré la peur qui me paralyse parfois. Un pas à la fois, jusqu’à ce que je trouve le rythme de marche qui me convienne. 

Et qui sait, si je laisse tomber mes propres jugements et que j’accepte de m’exposer telle que je suis, peut-être le ferez-vous à votre tour ?

2 comments

  1. L’unité psychiatrique me voici me voilà, plutôt 3 fois qu’une. Toujours avec le même mal et surtout la même stratégie : mettre un masque, mentir et dire que tout va bien, que je suis seulement proche de mes émotions que je passe une période difficile.

    Tant du côté professionnel que personnel, il fallait que je reste forte. J’étais dans le déni, j’arrivais meme à convaincre les gens autour de moi et même les meilleurs spécialistes que je vivais seulement de l’anxiété.

    L’anxiete a eu le dos large pendant de nombreuses années. En fait, je vivais une dépression majeure. Aujourd’hui, je retiré mon masque. Je parle ouvertement du mal qui ma rongé pendant toutes ces années. Et enfin je peux dire sincèrement que je vais bien.

    Un pas a la fois, tu y arriveras. Certains moments seront encore difficile, mais plus le temps avancera, moins il n’y en aura.

    Merci, milles mercis pour ton témoignage, ton soutien et ton amitié.

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Emilie Lallier

Le début de la trentaine aura été une période de creux et de rencontre avec soi pour Émilie. Une dépression majeure l'a amenée à faire connaissance avec la partie la plus sombre d'elle-même pour aujourd'hui apercevoir la partie la plus lumineuse. Plus en confiance avec sa véritable nature, elle désire aujourd'hui discuter de santé mentale et s'ouvrir sur les difficultés qu'elle a rencontrées dans son parcours, notamment en lien avec les troubles anxieux et les troubles de comportement répétitif centrés sur le corps.

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